1. De même que l’eau qu’on répand peu à peu sur le feu finit par l’éteindre, ainsi les larmes d’une affliction véritable éteignent toutes les flammes de la colère et de l’irritation. Telle est la raison de l’ordre que nous avons suivi.
2. L’absence de colère est un désir insatiable des humiliations, de même que la vaine gloire est un désir effréné des louanges. L’absence de colère est une défaite de la nature devenue insensible aux injures, au prix de nos luttes et de nos sueurs.
3. La douceur est un état immobile de l’âme qui reste égale à elle-même aussi bien dans les humiliations que devant les louanges.
4. Le commencement de cette victoire sur la colère est le silence des lèvres quand le cœur est agité ; le progrès en est marqué par le silence des pensées devant un simple trouble de l’âme ; et la perfection en est la sérénité imperturbable de l’âme sous le souffle des vents impurs.
5. La colère est la persévérance dans une haine secrète, autrement dit le souvenir qu’on garde d’une rancune. La colère est le désir de nuire à celui qui nous a offensés. L’irritation est un embrasement intempestif du cœur. L’amertume est un mouvement plein d’aigreur qui s’installe dans l’âme. L’irascibilité est une instabilité de l’humeur et une difformité de l’âme.
6. Comme les ténèbres se dissipent dès que paraît la lumière, ainsi le parfum de l’humilité fait s’évanouir toute trace d’amertume et d’irascibilité.
7. Certains, parce que leur irritation passe vite, négligent d’en prendre soin et de la soigner. Ces malheureux n’écoutent pas Celui qui a dit : «L’instant de sa colère est celui de sa perte» (Sir. 1,22).
8. Il existe un mouvement rapide de la meule qui broie et fait disparaître en un instant plus de grain et de fruit spirituels qu’un autre durant tout un jour, aussi devons-nous y veiller avec soin. Il peut se produite, sous l’effet d’un vent violent, un embrasement soudain capable de dévorer et d’anéantir le champ de notre cœur, plus que ne le ferait un feu de longue durée.
9. Nous ne devons pas oublier, mes amis, que les démons mauvais se retirent parfois pour un temps, pour que nous négligions nos graves passions comme si elles étaient sans conséquence, et que nous tombions ensuite dans des maladies incurables.
10. Une pierre anguleuse et dure perd toutes ses aspérités et sa rudesse quand elle se heurte et se cogne à d’autres pierres, et elle devient ronde. De même, quand une âme anguleuse et dure se trouve mêlée à une foule d’hommes rudes et irascibles et doit vivre avec eux, elle est placée devant cette alternative : ou bien guérir ses propres blessures par la patience, ou se retirer ; dans ce cas, sa lâche dérobade lui fera pleinement connaître se propre faiblesse, comme dans un miroir.
11. L’homme irascible est un épileptique volontaire, qui moyennant une prédisposition involontaire, est saisi d’une crise et tombe à terre.
12. Rien n’est plus contraire aux pénitents que le trouble de la colère, car la conversion exige beaucoup d’humilité, et la colère est le symptôme d’une très grande suffisance.
13. Si c’est la marque de la suprême douceur que de garder un cœur plein de sérénité et de charité à l’égard de celui qui nous a offensés en sa présence même, c’est certainement la marque de la colère que de continuer à se battre et à s’emporter en paroles et en gestes contre celui qui nous a contrariés, en son absence et quand nous sommes seuls.
14. Si l’Esprit Saint est nommé la paix de l’âme, et l’est en effet, et si la colère est appelée le trouble du cœur, et l’est aussi, rien ne s’oppose autant à la venue du premier que la colère.
15. Nous savons que la colère engendre de nombreux et détestables rejetons. Je n’en connais qu’un seul qui, né d’elle malgré elle, n’en est pas moins utile, quoique bâtard. J’ai vu des gens prendre feu d’une manière insensée et vomir ainsi une rancune depuis longtemps accumulée ; par leur passion même, ils furent délivrés de leur passion, donnant lieu à leur adversaire, soit de leur témoigner son regret, soit de tirer au clair ce qui les attristait depuis longtemps. J’en ai vu d’autres qui, apparemment, gardaient la patience, mais d’une manière déraisonnable, et qui nourrissaient en eux-mêmes leur ressentiment sous le couvert du silence. J’ai jugé ceux-ci plus misérables que ceux qui s’emportent, car ils mettent en fuite la Colombe par leur noirceur. Une grande vigilance nous est nécessaire à l’égard de ce serpent : il trouve en effet une auxiliaire dans notre nature, comme le fait celui de l’impureté.
16. J’ai vu des gens en colère repousser la nourriture par dépit ; mais par cette austérité déraisonnable, ils ne faisaient qu’ajouter poison sur poison. J’en ai vu d’autres qui, sous prétexte d’une irritation soi-disant raisonnable, mais en fait déraisonnable, s’abandonnaient à la gourmandise, et tombaient ainsi d’un fossé dans un précipice. Mais j’en ai vu d’autres qui, plus sensés, - tels d’habiles médecins – tempéraient l’une par l’autre ces deux tendances et savaient tirer grand profit d’une réfection modérée.
17. Quelquefois, chanter d’une manière modérée est une excellente façon d’apaiser la colère. Mais quelquefois aussi, le faire immodérément ou mal à propos mène à la recherche du plaisir. Il faut donc fixer un temps pour cela, afin d’en faire bon usage.
18. Etant sorti un jour pour quelque affaire, je séjournai auprès de quelques hésychastes. J’entendis certains d’entre eux se battre tout seuls dans leur cellule, comme des perdrix en cage, sous le coup de l’aigreur et de l’irritation, prêts à sauter au visage de celui qui les avait contrariés, comme s’il eût été présent. A ceux-là, je conseillai respectueusement de ne plus vivre seuls, de peur que, d’hommes, ils ne deviennent des démons. Par contre, j’ai vu, à l’inverse, des frères qui étaient sensuels, corrompus de cœur, affables, insinuants, affectueux pour leurs frères et attirés par les beaux visages ; ceux-là, je les exhortai à embrasser la vie d’hésychaste, qui est comme un rasoir ennemis de la sensualité et de la nourriture, pour ne pas déchoir tristement de la nature raisonnable à celle de l’animal. Quant à ceux qui m’avouèrent être misérablement portés à ces deux passions (c’est-à-dire à la colère et à la sensualité), je leur défendis absolument de vivre indépendants, et je suggérai amicalement à leurs supérieurs de leur permettre de mener pour un temps tantôt un genre de vie, tantôt l’autre, mais en restant toujours parfaitement soumis et obéissants au supérieur qui les guide. L’ami du plaisir est exposé à se nuire à lui-même, et peut-être à celui qui s’attacherait à lui comme disciple. Mais un homme en colère, tel un loup, trouble souvent le troupeau tout entier, blessant et jetant dans l’abattement beaucoup d’âmes.
19. C’est un grand mal de troubler l’œil de son cœur par la colère, selon cette parole : «Mon œil a été troublé par la colère» (Ps. 6,8). Il est encore pire de manifester par des paroles la tempête de l’âme. Mais en venir aux mains, rien n’est aussi étranger ni aussi contraire à une vie monastique, angélique et divine.
20. Si tu veux soigner quelqu’un qui a une écharde, ou plutôt si tu prétends le faire, n’emploie pas pour l’extraire un bâton au lieu d’un bistouri : tu ne réussirais qu’à l’enfoncer davantage. Le bâton, ce sont des paroles dures et des gestes violents. Et le bistouri, c’est un enseignement paisible et une correction patiente. «Reprends, corrige, exhorte» (2 Tim. 4,2), dit l’apôtre, mais il n’a pas dit : «Frappe !» Et si cela même est nécessaire, n’en use que rarement, et non de ta propre main.
21. Si nous y prêtons attention, nous remarquerons que bien des personnes irascibles se livrent avec zèle aux jeûnes, aux veilles et à la pratique de l’hésychia. Le but des démons, en effet, est de leur suggérer, sous prétexte de pénitence et d’affliction, ce qui est de nature à augmenter les passions.
22. Si un seul loup, ayant le démon pour aide, peut, comme nous l’avons dit, jeter tout le troupeau dans le trouble, alors sans aucun doute, un frère plein de sagesse, aidé par un ange, peut apaiser les vagues et sauver le navire en versant, pour ainsi dire, une outre remplie d’huile sur les flots. Lourde sera la condamnation du premier, et grande en proportion la récompense que le second recevra de Dieu, devenant lui-même pour tous un exemple d’activité secourable.
23. Le commencement de la bienheureuse mansuétude, c’est d’accepter les humiliations dans l’amertume et la tristesse du cœur. L’état intermédiaire, c’est de rester exempt de chagrin au milieu de ces choses. Mais la perfection, - si elle existe ! – c’est de les considérer comme un honneur. Que le premier se réjouisse ; que le second se montre fort ; bienheureux le troisième, car il exulte dans le Seigneur.
24. J’ai été frappé du pitoyable spectacle qu’offraient, par suite de leur orgueil, ceux qui sont portés à la colère, sans qu’eux-mêmes s’en rendent compte. En effet, après s’être irrités, ils s’irritaient à nouveau d’avoir été vaincus par elle. Je m’étonnais de voir une faute punie par une autre faute, et j’étais plein de pitié de les voir venger un péché par un autre péché. Effrayé à la vue de la ruse des démons, j’étais bien près de désespérer de ma propre vie.
25. Si quelqu’un se voit facilement vaincu par l’orgueil et l’emportement, par la malice et l’hypocrisie, et si, pour cette raison, il a résolu de s’armer contre ces ennemis du glaive à deux tranchants de la douceur et de la mansuétude, qu’il aille donc vivre, comme en un salutaire atelier de foulons, dans une communauté de frères, et de préférence de frères très rudes, s’il veut être parfaitement débarrassé de ses vices. Et cela pour que, par des outrages, des humiliations, et aussi des tempêtes soulevées contre lui par les frères, il soit spirituellement étiré et battu, et même quelquefois corporellement écorché, frappé et foulé aux pieds. De la sorte, il sera lavé de toute souillure qu’il ressent dans son âme. Crois-en le dicton populaire, d’après lequel les affronts sont le baquet où se lessivent les passions de l’âme. Les gens du monde en effet, quand ils se vantent devant les autres d’avoir injurié quelqu’un en plein visage, disent : « Je l’ai bien lavé ! » Ce qui est tout à fait vrai.
26. Autre est l’absence de colère qui, chez les commençants, est un fruit de l’affliction, autre l’immobile tranquillité qui se rencontre chez les parfaits. Chez les premiers, la colère est retenue par les larmes comme par un frein ; mais chez les seconds, elle est mise à mort par l’impassibilité, comme un serpent par une épée.
27. J’ai vu un jour trois moines recevoir en même temps la même humiliation. Le premier fut piqué au vif et troublé, mais se tut ; le second se réjouit en ce qui le concernait, mais s’affligea pour celui qui l’avait outragé ; quant au troisième, ne pensant qu’au dommage de son prochain, il pleura avec une profonde compassion. Ainsi pouvait-on voir des travailleurs animés l’un par la crainte, un autre par l’espoir de la récompense, un autre encore par l’amour.
28. La fièvre corporelle est toujours de la même sorte, mais son ardeur, loin d’avoir toujours la même origine, peut procéder de multiples causes. De même, le bouillonnement de la colère et ses mouvements, comme sans doute ceux de nos autres passions, peuvent avoir des causes et des origines diverses. C’est pourquoi il est impossible de prescrire une règle unique à leur endroit. Je conseillerais plutôt à chacun de ceux qui sont malades de rechercher avec le plus grand soin la méthode qu’il doit suivre pour se soigner. Le premier point du traitement est de connaître la cause de la maladie ; quand celle-ci aura été trouvée, en effet, les malades recevront de la providence de Dieu et de leurs médecins spirituels le remède efficace. Que ceux qui veulent entrer avec moi dans le tribunal spirituel que je vais leur proposer en figure, y pénètrent, pour que nous enquêtions ensemble sur ce qui concerne les passions dont il a été question et leurs causes.
29. Que le tyran de la colère soit lié avec les chaînes de la douceur, chargé de coups par la patience et tiré de force par le saint amour ; et après l’avoir fait comparaître devant le tribunal de la raison, qu’on l’interroge avec soin sur tout ce qui le concerne : «Dis-nous, insensé et impudent que tu es, comment se nomment ton père et ta triste mère et tes fils et tes filles infâmes ; et non seulement cela, mais indique-nous clairement aussi quels sont ceux qui te combattent et te tuent». A cela, la colère, croyons-nous, nous répondra : «Nombreuses sont celles qui m’ont engendrée, et j’ai plus d’un père. Mes mères sont la vaine gloire, l’amour de l’argent, la gourmandise, et parfois la luxure. Mon père se nomme l’orgueil. Mes filles sont la rancune, l’inimitié, la chicane, la haine. Quant à mes adversaires, qui me tiennent maintenant captive, ce sont les vertus opposées, l’absence de colère et la douceur. Celle qui me dresse des embûches se nomme humilité. Quant à savoir de qui elle tire sa naissance, demandez-le lui à elle-même en temps opportun».
(Tiré de : Saint JEAN CLIMAQUE, L’ĖCHELLE SAINTE, Traduction française par le Père Placide Deseille, Abbaye de Bellefontaine, 1978)