Les honneurs que nous rendons aux serviteurs de Dieu, sont un témoignage de notre attachement pour le Maître commun. Louer les hommes pleins de courage, c'est annoncer que, si l'occasion se présente, on pourra les imiter. Exalte donc avec ardeur celui qui a souffert le martyre, afin que tu deviennes martyr par la volonté, et que, sans être en butte aux persécutions, aux flammes et aux fouets, tu obtiennes les mêmes récompenses qu’eux. Nous avons aujourd'hui à admirer, non un seul martyr, non deux, ni même dix, mais quarante, qui, ayant une même âme dans différents corps, animés du même esprit de la foi, ont montré la même patience dans les tourments, ont soutenu le parti de la vérité avec la même constance. Parfaitement semblables entre eux, leurs sentiments et leurs combats ont été les mêmes ; et voilà pourquoi ils ont remporté une même couronne de gloire (...)
Que fit le juge alors ? Il était habile et rusé : il cherchait tantôt à les gagner par la douceur, tantôt à les frapper par les menaces. Il commença d’abord à leur parler doucement pour tâcher d'ébranler leur foi. « Vous êtes jeunes », leur disait-il, « ne vous perdez point dans la fleur de votre âge ; ne précipitez point votre mort en renonçant aux agréments de la vie. Ce serait une chose indigne, que des hommes accoutumés aux grandes actions de la guerre mourussent de la mort des malfaiteurs ». Il leur promit ensuite de grandes sommes d’argent. Il leur offrait de la part du prince des honneurs et des grades militaires ; il les attaquait par mille propositions : mais, comme ils résistaient à cette épreuve, il tenta une autre voie. Il menaça de leur faire subir les plus horribles supplices, de les faire périr par les plus cruels genres de mort.
Voilà ce que fit le juge. Et les martyrs, que firent-ils ? « Ennemi de Dieu », lui dirent-ils avec confiance, « pourquoi cherches-tu à nous gagner par tes promesses, afin que nous renoncions au service du Dieu vivant pour nous assujettir aux démons, auteurs de notre ruine ? Crois-tu pouvoir nous donner autant que tu nous ôtes ? Je hais des présents qui causeraient ma perte ; je n'accepte point des honneurs qui entraîneraient mon infamie. Tu ne nous offres que des trésors qui passent, qu'une gloire qui se flétrit. Tu veux nous rendre amis de l'empereur, mais tu nous enlèves l'amitié du Souverain de l'univers. Pourquoi nous présentes-tu quelques faibles portions d un monde que nous méprisons tout entier ? Les objets qui frappent nos regards ne peuvent équivaloir aux espérances qui remplissent notre âme. Vois ce ciel ; que sa beauté et sa grandeur sont admirables ! Vois l’étendue de la terre et combien elle renferme de merveilles. Tout cela n'est rien en comparaison de la félicité des justes ; tout cela passe, et cette félicité reste. Il est un seul présent que je désire, c'est la couronne de justice ; il est une seule gloire après laquelle je soupire, c'est celle du royaume des cieux. Je brûle d'obtenir les honneurs du ciel, je redoute les supplices de l'enfer; ses feux sont pour moi à craindre, ceux dont tu nous menaces ne sont rien, ils respectent les contempteurs des idoles. Je regarde tes coups comme des traits lancés par un enfant (ps. 63,9). Tu frappes le corps ; or plus le corps résiste, plus il sera glorifié ; s’il succombe promptement, il sera plus tôt délivré de la violence de ses juges iniques, qui, après avoir exercé un cruel empire sur les corps, prétendent dominer sur les âmes. Si nous ne te préférons pas à Dieu, tu es indigné comme si tu éprouvais de notre part le plus sanglant outrage ; tu nous menaces des plus affreux supplices, n'ayant d'autre crime à nous reprocher que la piété ; mais tu ne trouveras pas en nous des hommes timides, des hommes attachés à la vie, et qui, se laissant aisément effrayer, renoncent à leur amour pour Dieu. Nous sommes prêts à souffrir les roues, les chevalets, les flammes, toutes les espèces de tourments ».
Le tyran superbe et barbare ayant entendu ces paroles des martyrs, fut outré de leur sainte hardiesse; et se livrant à toute sa fureur, il cherche un moyen de leur faire subir une mort aussi cruelle que longue. Voici ce qu'il invente; voyez jusqu’où il porte la barbarie. Le climat était naturellement très froid; on était au fort de l’hiver, il choisit le temps de la nuit où le froid redouble, et où le vent du nord soufflait : il commande qu'on dépouille les martyrs, qu'on les expose nus à l’air au milieu de la ville, et qu'on les laisse mourir de froid (...)
Admirez, je vous prie, le courage invincible des martyrs, lesquels ayant entendu l'arrêt de leur condamnation, quittèrent avec joie leurs vêtements, et coururent à la mort qu'ils allaient souffrir par le froid, s'exhortant les uns les autres comme s'ils eussent marché à une victoire certaine. « Ce ne sont pas », disaient-ils, « nos vêtements que nous dépouillons, mais le vieil homme, qui se corrompt en suivant l'illusion de ses désirs (Eph. 4. 22.). Nous Te rendons grâces, Seigneur, de ce qu'avec nos habits nous déposons le péché. Le serpent antique nous les avait fait prendre, nous les quittons pour Jésus-Christ. Laissons-les pour recouvrer le paradis que nous avons perdu. Quelle reconnaissance témoignerons-nous au Seigneur (Ps. 113. 12) ? Il s'est vu dépouillé lui-même de ses habits (Matth. 27. 28 et suiv.) : quelle merveille si le serviteur souffre ce que le Maître a souffert, ou plutôt c'est nous-mêmes qui l'avons dépouillé; ce fut le crime des soldats; ce sont eux qui ont ôté au Sauveur ses habits et qui les ont partagés entre eux. Effaçons donc par nous-mêmes l'accusation consignée contre nous dans l'Évangile. L'hiver est rude, mais le paradis et agréable ; la gelée est piquante, mais le repos est doux. Attendons un peu, et nous serons réchauffés dans le sein du patriarche Abraham. Une seule nuit de souffrance nous procurera un bonheur éternel. Que le froid glace nos pieds, afin qu’ils tressaillent sans cesse dans le chœur des anges. Que nos mains gelées tombent, afin que nous fuissions lis lever avec confiance vers le Maître commun. Combien de nos compagnons ont péri dans les combats pour garder la fidélité à un prince mortel ! Et nous n'abandonnerions pas notre vie pour rester fidèles au Souverain du monde ! Que de malfaiteurs pris en flagrant délit ont subi la mort! Et nous craindrions de mourir pour la justice! Ne perdons pas courage, chers compagnons; ne fuyons pas devant le démon; ne ménageons pas notre chair. Puisqu’il faut absolument mourir, mourons pour vivre éternellement. Que notre sacrifice se consomme devant Toi, Seigneur (Dan. 3. 40.), et daigne l'agréer. Reçois-nous comme une offrande agréable, comme une offrande magnifique (Rom., 12, 1), comme un holocauste d'une nouvelle espèce, consumé par le froid, et non par le feu ».
(…) Lorsque nos soldats intrépides étaient au fort du combat, leur gardien qui en observait l'issue, fut témoin d'un spectacle extraordinaire; il vit des anges qui descendaient du ciel, et qui distribuaient de grandes récompenses aux combattants, comme de la part du Roi suprême. Ils négligèrent d'en donner à un seul qu'ils jugèrent indigne des honneurs célestes. Ce malheureux ne pouvant tenir davantage contre le froid, passa aussitôt du côté des ennemis. Triste spectacle pour les justes, de voir un soldat déserteur, un brave fait prisonnier, une brebis de Jésus-Christ dévorée par le loup! Et ce qu'il y eut de plus triste encore, c'est qu'ayant perdu la vie éternelle, il ne trouva pas même la vie temporelle ; car dès qu'il fut entré dans le bain d'eau chaude, sa chair tomba en dissolution. L'amour de la vie lui fit commettre un crime dont il ne tira aucun fruit. Le bourreau l'ayant vu perdre courage, abandonner son poste et courir au bain, quitta ses vêtements pour aller se mettre à sa place ; il se mêla parmi les martyrs, s'écriant avec eux: « Je suis chrétien ». Ce changement soudain les surprit, compléta leur nombre, et les consola en quelque manière de la perte de leur compagnon qu'il remplaçait. Ainsi dans la mêlée on voit des soldats prendre aussitôt la place de ceux qui meurent à la première ligne, polir remplir les rangs et empêcher qu'ils ne s'affaiblissent; c'est ce que fit notre néophyte. Le prodige céleste lui ouvrit les yeux; il reconnut la vérité, eut recours au Seigneur, et fut mis au nombre des martyrs. Il renouvela l'exemple des apôtres. Judas déserta, Mathias prit sa place (Act. 1. 26.). Il fut imitateur de Paul qui, hier persécuteur, était aujourd'hui évangéliste (Act. 9. 21.). Sa vocation vint aussi d'en-haut. Il fut appelé non de la part des hommes, ni par un homme (Gal. 1. 1.). Il crut au nom de Jésus-Christ notre Seigneur: il fut baptisé en lui, non par un ministère étranger, mais par sa propre foi; non dans l'eau, mais dans son propre sang (...)
Que celui qui est dans la peine, comme celui qui est dans la joie, ait recours aux saints dont nous célébrons la mémoire, afin que l'un soit délivré de ses maux, et que le bonheur de l'autre dure toujours. Ils écoutent les prières d'une femme pieuse, qui leur recommande ses enfants, qui leur demande le retour ou la santé de son mari. Mêlons nos prières avec celles de nos saints martyrs. Que les jeunes gens les imitent ; que les pères souhaitent d'avoir de pareils enfants ; que les mères prennent pour modèle la mère courageuse d'un de nos généreux athlètes. Cette femme voyant que les autres étaient presque morts, et que son fils, qui, plus robuste, avait tenu contre le froid, était laissé par les bourreaux dans l'espérance qu'il pourrait changer de sentiment, le prit elle-même entre ses bras, et le mit sur le char qui conduisait les autres au bûcher. Vraiment mère d'un martyr, elle ne versa pas d'indignes larmes, elle ne tint pas de discours rampants, qui pussent déshonorer cette grande cérémonie. « Va, mon fils », lui dit-elle, achève ta glorieuse carrière avec ceux de ton âge, avec tes compagnons. Ne quitte point ton rang, ne parais point après les autres devant le Seigneur. Heureux rejeton d'une bonne racine ! Cette mère généreuse fit bien voir qu'elle avait eu encore plus de soin d'alimenter son fils des dogmes de la piété, que de le nourrir de son lait. Ce fut ainsi qu'après l'avoir saintement élevé, une mère pieuse conduisit son fils au triomphe. Le démon se retira confus. Il avait soulevé contre les martyrs tout ce qu'il y a de plus affreux, une nuit horrible, le vent le plus piquant, le froid le plus âpre, la nudité des corps, la rigueur du climat.
Chœur sacré, saint bataillon, armée invincible, gardiens du genre humain, ornements des églises, protecteurs du genre humain, puissants intercesseurs, prenez part à nos peines et appuyez nos prières. La terre n'a pas renfermé vos corps dans son sein, mais le ciel vous a reçus ; les portes du paradis vous ont été ouvertes. C'était un spectacle digne de l'armée des anges, digne des patriarches, des prophètes, des justes, un spectacle, en un mot, pour le monde, pour les anges et pour les hommes, que des jeunes gens qui , dans la fleur de l'âge, lorsqu'on espère le plus de vivre, ont méprisé la vie temporelle, ont aimé le Seigneur plus que leurs parents et leurs enfants, ont glorifié Dieu dans leurs membres. Par leur constance admirable, ils ont relevé ceux qui étaient tombés, rassuré ceux qui hésitaient, redoublé l'ardeur des fidèles ; et, élevant tous ensemble un monument à la piété, ils ont reçu tous ensemble la couronne de justice, en Jésus-Christ notre Seigneur, à qui soient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles ! Amen.